
Pas la peine de demander à Hervé Salters (leader de General Elektriks) de définir sa musique, tant l’on pourrait donner une nouvelle définition à chaque fois. Jazz, soul, funk, hip hop, rock … les genres se mélangent, se percutent, se parlent. General Elektriks se veut avant tout éclectique et électron libre des grilles cadrées de genres musicaux. Et il faut les voir en live pour achever de les aimer pleinement: de la danse terriblement sexy du bassiste (Jessie Chaton, connu aussi pour son groupe délirant Fancy) aux pas excités de Hervé Salters derrière son piano. Chaque membre du groupe apporte ainsi une personnalité démente aux pièces de théâtre que sont leurs lives. L’Epicerie Moderne a sué ce soir là. Nous avons rencontré Hervé Salters quelques heures avant le concert.
FYD : Tu recommences une nouvelle tournée avec General Elektriks pour la sortie de ton nouvel album, Parker Street. Est-ce que tes nombreuses dates, et ce rythme de vie ont eu un impact sur ce nouvel album ? De nouvelles rencontres ? D’autres influences ?
Hervé Salters : Oui. En un sens, tout ce que je fabrique est influencé par tout ce que je vis. J’aime bien collaborer avec des gens et généralement c’est ces moments de collaboration avec d’autres gens qui me servent de trampoline pour mes créations solos, dont General Elektriks. Tout ça a donc forcément un impact. Les collaborations auxquelles j’ai participé entre Good City For Dreamers et Parker Street sont assez nombreuses. J’ai co-réalisé l’album de Pigeon John qui est un rappeur de Los Angeles. J’ai aussi écrit la musique d’une série télé pour France 2 qui s’appelle « Les Beaux Mecs » et qui m’a demandé énormément de boulot. Et ça ça a eu un impact assez net dans le sens où j’ai du faire pas mal d’arrangement de cordes, de cuivres… Ils voulaient un résultat assez lyrique pour que ça fasse vraiment musique de film et pas simplement à base de synthés pourris tu vois. Du coup, j’ai vachement bossé ça, et j’ai eu envie de garder cet aspect un peu orchestral sur le dernier album, Parker Street. J’avais déjà fait un peu ça sur l’album précédent, c’était une porte ouverte mais je n’avais pas tellement approfondis la question, et c’est ce que j’ai fait ensuite sur Parker Street. C’est clairement un résultat de travail sur la série télé, donc ça a eu effectivement un impact. J’ai aussi fini le deuxième album de Honeycut, qui est un trio de soul futuriste que je fais avec deux mecs dans la région de San Francisco. J’ai alors attaqué ce qui allait devenir Parker Street mi-février 2011 jusqu’à la mi-juin 2011 donc 4 mois. Je sortais tout juste de faire la musique des « Beaux Mecs« et de Honeycut, donc c’était une sorte de continuation directe du travail dans le garage, dans le laboratoire. Je pense que c’est assez emprunt de ces deux disques là. Et puis en plus j’ai utilisé moins de programmations sur ce disque. Il y a un vrai batteur par exemple…
FYD : Pour quelle raisons en particulier ?
RV : Plusieurs raisons à ça. Esthétiquement j’avais bien l’idée de me rapprocher un peu plus du live avec ce nouveau disque. Jusqu’à maintenant j’ai traité le disque et le live de manière assez différente. Pour le disque, c’est plus comme un travail de laboratoire quasi cinématographique, tu vois. Tu fais ta prod’, tes titres exactement comme tu veux. Et d’un autre côté le live c’est plus comme du théâtre. Et comme on venait de sortir de cette tournée là bon, bah, j’ai voulu retrouver un peu l’énergie que tu retrouves sur scène, que ce soit un peu moins un « truc de laboratoire ». Même si en fait le processus c’est quand même quelque chose que j’ai fait dans mon garage ; à part les cordes et les enregistrements des batteries, tout le reste c’est moi qui suis avec mes ciseaux, qui découpent … Donc voilà, première raison : choix esthétique. Et puis là deuxième c’était aussi le temps. Je savais que je n’aurais pas le temps comme pour Good City For Dreamers de faire des programmations, des beats assez sophistiqués quand je prends la pelle et que je creuse. Il y a des variations tout le temps, ce n’est jamais la même mesure, c’est évolutif. C’est un peu à la manière dont jouerait un vrai batteur sauf que c’est programmé et donc ça prend beaucoup de temps. Je savais que je n’avais que 4 mois pour faire le disque, c’était grillé pour faire ces progs.

FYD : Pour parler de ton dernier album, on ressent une plus grande intimité et un peu plus de mélancolie jumelée avec une joie nouvelle et tendre. Dans quel état d’esprit as-tu composé ce dernier album, pris par le temps?
RV : Je crois qu’au moment de Good City For Dreamers j’étais plus dans une espèce d’état d’esprit un peu fluo, j’avais envie de jeter la peinture sur la toile de manière à ce que ce soit un peu épatant. Je pense que si Paker Street est un peu plus emprunt de mélancolie ou d’intimité c’est dû au fait qu’on était en train de déménager avec Sarah et les enfants. Et on était en train d’organiser ça pendant les 4 mois sur lesquels j’ai travaillé l’album. Et donc je me suis rendu compte de ça à la fin du processus d’enregistrement. Il y a véritablement ce mélange d’un peu de mélancolie et d’excitation qui arrive quand tu t’apprêtes à tourner une page. Tout ça c’est dans le disque, c’est pour ça que je l’ai appelé Parker Street d’ailleurs, puisque c’était là qu’on habitait. C’est très lié à notre petite vie la-bas et le fait qu’on est partis de cet endroit. C’était pas rien de partir pour moi, j’avais passé beaucoup de temps dans mon studio garage. J’aime bien l’idée qu’il ait était fait vite , un peu comme un Polaroïd. C’est un instantané. Il représente ce que j’étais à ce moment là artistiquement pendant 4 mois. Je n’avais jamais fait ça avant. Les deux disques que j’avais fait avant étaient vraiment sur le long terme. Je me permettais de quitter les morceaux, revenir vers eux, d’aller en tournée avec d’autres gens… donc j’avais vachement de recul et j’étais conscient de ce que j’avais fait. Quand j’ai fait Parker Street c’était justement différent parce que là j’étais bourré de doutes. Quand tu prends du temps et du recul, ça te permet d’avoir ton propre avis. Là, je n’étais pas du tout sur de mon coup. Et en même temps j’aime bien ça aussi, je pense que ça fait partir du fait d’être artiste. De savoir perdre un peu pied, de se mettre en danger. Si t’as envie d’avoir une vie plus assis dans les certitudes, il vaut mieux bosser dans un bureau!
FYD : Tu veux te rapprocher du live donc. Et justement, comment est-ce que tu travailles avec les autres membres du groupe ? Est-ce qu’il y a une certaine symbiose ? Est-ce qu’ils proposent aussi des idées ?
RV : Ouais avec cette formation là c’est ce que je leur demande même. Ils ont tous une esthétique forte qu’ils amènent chacun, qui n’est pas nécessairement exactement la mienne et c’est ça que j’aime bien. Je voulais pas que sur scène il y est moi accompagné par quatre mecs. Donc l’idée c’est s’investir tous de ces morceaux là même s’ils ne sont pas d’eux et puis après on les retravaille à bras le corps tous ensemble pour la scène. Donc je suis en quelque sorte le marionnettiste. Je dis oui ou non mais chacun propose des idées. Il y a certain morceau on s’éloigne assez de la version du disque, d’autres morceaux on s’en rapproche plus, ça dépend… Mais moi j’aime bien le fait qu’on propose des versions qui ne soient pas exactement les mêmes que sur le CD. Parce que y a pas vraiment de versions sacro-sainte d’un morceau je trouve. Le disque c’est une version, et même à vrai dire la version du disque pourrait être différente. Il se passe tellement de choses pendant un enregistrement… il y a plein de petits accidents qui emmènent le morceau quelque part d’autres et si tu te lèves un matin un petit peu mal luné ou avec un état d’esprit ailleurs et c’est un autre accident qui se passe. Ça va emmener le morceau ailleurs tu vois …

FYD : De bons accidents …
RV : Ouais voilà c’est ça, d’heureux accidents. Mais t’es pas seul maître à bord en fait. Je n’ai jamais considéré que j’étais seul maître à bord même quand je fais tout tout seul, il y a plein de choses qui se passent autour de toi et l’idée c’est de savoir gérer ça et l’accepter. Donc ça donne une version, la version du disque et c’est juste une version. Après sur scène , c’est un autre version.
FYD : tu t’autorises donc des impros, des décalages …
RV : Ah ouais complètement. Des impros et puis on apporte aussi quelque chose de visuel qu’il n’y a pas forcément sur le disque puisque c’est uniquement de l’audio un disque. Mais en plus il y a beaucoup de plage d’improvisations où c’est laissé ouvert à ce qui va se passer le soir même. On fait jamais deux fois le même concert. Il y a des moments carrés pour qu’on puisse tous se raccrocher et des moments free.
FYD : Je voudrais revenir sur ta collaboration dont tu nous parlais au début avec Pigeon John. On l’a d’ailleurs aussi rencontré au NJP où il nous a parlé de toi.
RV : Ouais en fait on s’est rencontré via Quannum Project, le label monté par Dj Shadow et Blackalicious dans la région de San Francisco où moi j’habite donc. Ce qui s’est passé c’est que lui il avait fait un featuring sur un morceau qui s’appelle « Side to Side » , morceau de Blackalicious. Et du coup quand on est passé avec Blackalicious à Los Angleles, Pigeon John s’est joint à nous sur scène. Et puis à la fin du concert il est venu vers moi, m’a dit qu’il était fan et voilà on devenu copains et puis il est monté dans le bus avec nous puisqu’il faisait la première partie de Blackalicious pendant deux semaines sur la côte ouest. Moi je faisais les claviers pour Blackalicious à l’époque. Même si on vient d’univers un peu différents, on s’est rendu compte qu’on partage cette esthétique des genres différents, c’est-à-dire de pas être juste hip-hop, ou juste funk mais qu’on met un petit peu tout dans la soupière et qu’on mélange quoi. Et donc il a fini par me demander d’abord de travailler sur un morceau, « Before we’re gone ». ça lui a plu et j’aime bien l’idée que John n’est pas seulement un rappeur. Donc on fait le reste de l’album. Tu vois moi je m’y retrouve dedans et c’était super, c’était un super boulot.
FYD : Voilà donc un mélange des genres que l’on connait bien maintenant au niveau musical et qui se ressente directement dans tes trois albums. Est-ce que tu as des influences indirectes sur d’autres niveaux artistiques ?
RV : Ah ouais ouais absolument. Cinématographique beaucoup et je pense que ça sent un peu dans la musique d’ailleurs. Un côté un peu atmosphérique et ça amène des images je pense. Aussi bien de films de cinéaste que des musiques de films. Et puis après des bouquins oui effectivement, ça peut-être aussi la peinture, moi j’suis un grand fan de Edward Munch , j’ai vu l’expo à Paris là dernièrement, Chagall j’aime beaucoup … donc il y a beaucoup d’univers effectivement. Et puis même dans la vie quotidienne, tu vois un matin t’as un rayon de soleil, tu passes quelques secondes fantastiques avec ta tasse de café..Voilà l’inspiration c’est quelque chose de mystérieux en fait. C’est un moment un peu particulier, un peu privilégié et c’est à toi de savoir le reconnaître, le saisir et puis de surfer la vague et de donner un morceau. Et puis la difficulté après, et c’est là que vient l’expérience je crois, c’est une fois que le moment où l’étincelle a disparu de ce souvenir, de ce vers quoi tu voulais tendre. Il ne faut jamais perdre le but, la voie que l’on veut prendre.
Un public à la fois connaisseur et curieux pour ce soir là à l’Epicerie Moderne d’après notre petite interview micro trottoir. Certains avaient simplement en tête le tube du groupe Raid The Radio tandis que d’autres l’avait découvert dès le premier album Cliquety kliqk en lisant à 14 ans les BD de Largo Winch. D’autres encore avaient déjà été conquis par leurs lives aux Eurockéennes ou à Rock en Seine. Tout le monde sera d’accord à la fin du concert: General Elektriks insuffle une bonne dose d’énergie et de bonne humeur, même après nos pieds fatigués d’avoir sauté.
D’autres photos du live par Emma ici.
Signé chez : Quannum Project’s








