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The Warlocks

The Warlocks : les yeux comme des néons. Rappelez-vous : vous aviez quinze ou seize ans. Les cheveux mi- gras, l’acné ravageuse, le sourire barré par l’instrument de torture le plus efficace du vingtième siècle.

Dans la cour de récré, un type lambda aux cheveux longs et aux jeans troués jouait les trois premières notes de Come As You Are sur sa guitare (classique), ce qui faisait frémir vos copines dans leurs culottes. Lassé de ces filles qui n’en pouvaient plus de Nirvana au point d’en apprendre par cœur le journal intime de Kurt Cobain (« I hate myself and I want to die », bien sûr (mais ici entendons-nous bien : lorsque Hank Moody prononce ces paroles dans l’épisode 7 de la saison 4 de Californication (à la treizième minute), c’est, d’une part classe, parce qu’il s’agit de Hank et qu’outre le fait qu’il soit un maître dans l’art de l’autodestruction, sa culture musicale lui permet ce genre de références, et d’autre part drôle, parce que la situation est sous-tendue d’une ironie qui amène la sympathie du spectateur au personnage principal. Mais écrites au Tipp-Ex© sur l’Eastpak© d’une boutonneuse de 15 ans qui n’a expérimenté que la mort de son hamster dans sa chienne de vie, c’est juste ridicule)), vous cherchiez quelque chose qui vous exciterait vraiment les neurones. Bravant l’interdit formulé par votre père des années plus tôt parce que vous aviez failli lui rayer un vinyle (des Beatles en plus !), vous décidiez de fouiller dans sa discothèque. C’est là, coincé entre Pink Floyd et The Cure, que vous découvriez un album à la pochette pour le moins singulière : celle-ci, simple, consistait en une banane jaune collée sur un fond blanc. Intrigué, vous mettiez le vinyle dans la platine, pour découvrir un album fondamental dans l’histoire du Rock’n’ Roll. L’album que Lou Reed et ses comparses avaient conçu, tel un bras d’honneur tendu à la Musique, lui donnant naissance et la tuant dans le même temps. Par la suite, Lou poursuivrait encore plus loin ses expérimentations dans le Rock, l’inventant et le réinventant, sortant tout ça de sa bite.

A la manière de ce public parisien qui, après avoir vu The Clash en concert, avait filé en masse chez le coiffeur se faire couper la crinière pour ne plus jurer que par le Punk (le vrai, pas le punk tâcheron d’aujourd’hui avec trois accords qui passent mal), vous décidiez, une fois sorti de votre transe, de donner tous vos jeans à repriser à votre maman. Et même si le pseudo-guitariste précédemment mentionné tirait toutes les gonzesses du lycée en jouant ses riffs à trois balles, vous restiez convaincu d’avoir trouvé la Vraie Religion. Cette onde de choc qui vous avait parcouru des pieds à la tête (sans doute trop violente pour un enfant en bas âge, ce qui explique pourquoi votre cher papa ne vous avait pas fait écouter ce chef d’œuvre plus tôt), cette urgence des chansons écrites sous speed, cette énergie musicale fantastique amenant votre système nerveux sympathique à libérer de l’adrénaline en masse vous procurant euphorie et extase, vous la recherchez depuis sans jamais la retrouver.

C’est en 1999, que Bobby Hecksher, après avoir bourlingué avec le Brian Jonestown Massacre, monte son propre groupe : The Warlocks, formation mouvante autour d’un songwriter de génie. Le premier album Rise and Fall sort en 2001 (en plein dans la période grand guignol de Marilyn Manson), et Bobby, lui, choisit de nous débarquer en pleine guerre en territoire vaudou : les sorciers s’affrontent à coup de zombies sur un rythme tribal (Caveman Rock), les jams (Jam of the Witches de quatorze minutes !) se font autour des crânes des guerriers vaincus, la cocaïne y est célébrée en masse (Cocaïne Blues), le tout noyé dans une distorsion brute. L’électrique se fait poétique, invitant au voyage dans un univers jusqu’ici alors inconnu, ouvrant notre esprit à la découverte. Un premier disque qui pose les bases (essentielles) du son Warlocks et qui se révèle à notre cerveau halluciné sous la forme d’un « C’estquoiqu’ilsepasse ?! » (pensé exactement comme ça).

Par tous les Pink Floyd ! Votre cœur s’accélère, et vos yeux se mettent à briller comme des néons. Cette fois, c’est la bonne ! Vous trouvez en Bobby Hecksher une figure héroïque de l’errance, et gageons que si vous aviez trainés sous le même préau, il aurait été votre pote (plutôt que l’autre lover de mes deux) avec qui vous auriez partagé vos découvertes musicales en fumant un joint tout en séchant allégrement les cours. Peut-être même auriez-vous monté un groupe ensemble, jouant votre musique de manière forte et irresponsable.

En 2003 sort Phoenix, le deuxième album, porté par les singles Shake the Dope Out et Baby Blue. Aussi rythmé que le précédent, les riffs sont cependant moins lourds, plus simples, et donc plus percutants. Le mur de son et la dope sont toujours présents, éléments indissociables de leur musique. Selon le guitariste Earl V. Miller : « With drugs being so popular in pop culture nowadays, you’d think there would be more people making good music and more people listening to good music. Drugs are for everyone now which means more people should be more receptive to better sounds… More open –minded ». Toute la philosophie des Warlocks est là, Bobby Hecksher est le shaman qui nous indique la voie à suivre. The Dope Feels Good. Plus de guitares saturées sur le dancefloor. Démolissez votre guitare dans la face d’un DJ. Restez cools, prenez les bonnes drogues, et surtout ne vous inquiétez pas : ça va aller.

Sur Phoenix le clavier est beaucoup plus mis en avant, faisant largement penser aux Spacemen 3, et l’ambiance psyché planante au Grateful Dead (dont le premier nom était… The Warlocks). On retrouve le son brut de Rise & Fall sur Stickman Blues, Inside Outside et le titre Cosmic Letdown dont le riff est étiré jusqu’à neuf minutes. The Dope Feels Good est un hymne à la défonce et une référence évidente à I’m Waiting for the Man (« I’m going uptown to see my man »).

2005, c’est Surgery, et cet album amorce un tournant vers une musique plus sombre et anxieuse. On retrouve Bobby Hecksher en médecin des âmes : « Come save us from ourselves » scande-t-il, presque implorant. Malgré le succès de Phoenix, le groupe reste humble, la musique, naturelle. Surgery oscille entre chansons tourmentées (Come Save Us, We Need Starpower, Suicide Note), planantes (Above Heart, Gipsy Nightmare) et hymnes Pop-Rock (It’s Just Like Surgery, Evil Eyes Again, Bleed Without You Babe) sur lesquels l’influence de Heroin et All Tomorrow’s Parties est évidente. The Warlocks poursuivent leur conquête des bas-fonds et des âmes en peine sans se faire démagogues.

Fidèle à lui-même, le groupe sort Heavy Deavy Skull Lover en 2007. A l’écoute de ce dernier, on se doute bien que Bobby ado a passé un peu trop de temps à triper sur Venus in Furs et Black Angel’s Death Song, le tout se mélangeant en un joyeux bordel dans sa tête pour n’en ressortir que sous cette forme, imbitable au fan moyen d’un groupe de Grunge dont je ne citerais plus le nom. Le désespoir, le vrai, parce que je sais qu’elle est là qui rôde, la Mort, je l’entends marcher, et l’Angoisse atroce, despotique, qui plante son drapeau noir sur nos crânes. Glauque, mais très cool. De la douleur vient la beauté. S’inscrivant dans une sorte de spirale de démence infernale, Bobby Hecksher nous partage son spleen baudelairien, accouchant d’un véritable chef d’œuvre hanté, angoissé, à ne pas mettre entre toutes les mains (quiconque aimant les licornes gambadant joyeusement avec des petits lapinous sur fond d’arc-en-ciel, par exemple).

En 2009, The Warlocks sortent The Mirror Explodes, leur dernier album à ce jour (mais vous n’avez pas manqué, j’en suis sûr, de noter qu’ils sortent un album tous les deux ans, ce qui laisse bon espoir pour 2011 !). Composé uniquement de huit pistes, comme le précédent, l’ambiance reste sombre, mais Bobby Hecksher y reprend le chemin d’une musique moins torturée, plus douce. You Make Me Wait rappelle même les débuts du groupe. Le ton de ce nouvel opus peut en déstabiliser plus d’un trop accro à Heavy Deavy Skull Lover, car il nécessite plus d’une écoute pour en saisir toute la profondeur mélancolique. The Mirror Explodes poursuit la trajectoire parfaite des Warlocks, les satellisant dans un firmament désenchanté.

En 2010, quelques chansons sont publiées sur le myspace sous le titre The Warlocks Experimental. Il s’agit uniquement de drone, et il ne reste aujourd’hui plus que LSD Heartbeat en écoute pour avoir un aperçu des sommets atteints par le groupe. C’est une chose qu’ils aiment faire en concert : terminer sur un mur de son d’une dizaine de minutes, et pour les plus chanceux, reprendre sur Song for Nico (ce qui fait que si vous avez malencontreusement oublié vos bouchons d’oreilles, ne vous étonnez pas d’avoir un brouillard permanent dans l’oreille droite durant les trois jours suivants le show).

The Warlocks, c’est un groupe stupéfié, en marge, sous influence. Taking Drugs to Make Music to Take Drugs To. C’est l’anti-MTV, l’autre Amérique, celle de Sonic Jesus et de la dope, la synthèse entre les caves crades de Los Angeles avec des voix angéliques pop, le mariage entre le shoegaze brûlé, névrosé, et la contemplation passive et abandonnée du monde. Un nectar de délicatesse chaotique, musique envoutante et envoutée, le groupe est sale et sensuel à la fois, magnifique dans le désespoir et stupéfiant dans la plénitude. Remplissez votre iPod© et foncez faire le tour des cours de lycées de votre ville. Repérez les âmes esseulées, et comblez le vide de leur vie en leur faisant découvrir The Warlocks. Vous passerez pour un pédophile, mais en réalité vous serez leur sauveur.

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